Ralph

April 17th, 2010 § 7 comments

Voici une suite de discussions que j’ai eues avec Ralph, que vous connaissez peut-être ou que vous avez déjà vu.

octobre 2010: première rencontre

Vous l’avez peut-être déjà vu ou croisé. Vous lui avez même peut-être déjà donné de l’argent. Cet homme de 60 ans s’installe souvent au métro Berri-Uqam, sortie Sainte-Catherine, entre Le Parcheminet les portes tournantes pour entrer à l’UQAM. Assis, il tend un verre et il demande de l’argent. Debout, il l’est à moitié parce que son dos est courbé.

C’est ma quatrième année à l’UQAM, et je dois l’avoir vu des dizaines de fois, mais sans jamais m’arrêter. Jusqu’à maintenant.

Je ne veux pas lui donner d’argent, j’aime pas vraiment ça. Je cherche dans ma boîte à lunch et trouve un sandwich. Je m’approche alors pour lui donner, mais il refuse. Mais il m’explique tout de suite qu’il ne peut pas le manger parce qu’il a besoin de deux heures pour digérer et qu’il a besoin d’être chez lui. Il accepte malgré tout de le garder pour plus tard. Nous commençons alors à parler. Il m’explique qu’il est atteint de Parkinson depuis 15 ans maintenant et qu’il vit seul dans un appart. Depuis cinq ans, il a aussi des problèmes de dos, qui est maintenant complètement courbé. Ralph pense que c’est à cause du froid, entre autres. Dans plusieurs hôpitaux, il a des dossiers «hauts comme ça». Le gouvernement paie sa facture de médicaments qui s’élève à… 1000$ par mois.

Mais pour arrondir les fins de ceux-ci, il doit s’apprêter au jeu de la charité. Récemment, on lui a offert une intervention qui aurait pu régler son problème. Il y avait par contre des chances que ça ne fonctionne pas et qu’il soit marqué de paralysies pour le reste de sa vie. Ralph a préféré la certitude d’un dos courbé qui le fait souffrir à la (mal)chance de membres qui n’existeraient plus qu’à moitié. Il me regarde alors dans les yeux et me dit: «Je garde espoir.» Il me demande ensuite si moi je vais bien. Ha ha… quoi répondre? Je finis par le quitter en disant que je repasserai. «Oui. Mais pas juste pour l’argent. Pour parler aussi.»

On s’entend pour dire que je n’ai pu retenir quelques larmes en quittant la station de métro.

16 avril 2010: l’argent et la police

«Si je pouvais, je prendrais une valise remplie pour aller dans n’importe quelle ville et je ne reviendrais plus jamais.» Depuis dix ans maintenant, avec sa maladie, c’est beaucoup plus difficile pour Ralph de voyager. Pourtant, avant, c’était un grand explorateur! Auparavant, il retournait à son Liban natal en moyenne une fois par année, mais l’homme, qui parle un français impeccable, a aussi visité une grande partie de l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Amérique du Sud. Un pays préféré parmi eux? «Non! Chacun a ses couleurs!»

Dès l’âge de 18 ans, il commençait à gérer des hôtels, ce qui lui a vite permis de ramasser de bonnes sommes d’argent. «J’en ai bu du Dom Perignon!» Aujourd’hui, par contre, il se fout pas mal de l’argent. Mais il ne regrette rien de ce qu’il a fait. Et pendant qu’on parlait, trois policières ont passé à côté de nous dans le métro et il m’a avoué que c’est la première fois qu’elles ne lui faisaient pas de commentaires, ces «vaches». «Elles n’arrêtent pas de me demander de m’en aller. Et pourtant, je ne dérange personne. Leur raisonnement: “Si on vous laisse, on devra laisser tout le monde”. Je leur ai dit que si elles continuaient à me mépriser, parce qu’à la longue c’est difficile,  j’allais devoir agir. Mes amis, bien placés, en feraient un cas. Et elles devraient rentrer dans leurs petits souliers.»

«Si on vous laisse, on devra laisser tout le monde.» Mauvais argument, et je ne m’étendrai même pas sur la question. Mais c’est une minorité qui agit avec lui ainsi, car la majorité des forces de l’ordre sont sympathiques avec Ralph, dit-il.

p.s. Son plus grand montant jamais reçu en quêtant? «400$! Et ce n’est pas rare de voir des 100$. Et chaque fois j’ai un 20$.» Des fois, par contre, Ralph explique comment il refuse de l’argent de certaines personnes, pensant qu’ils en ont plus besoin que lui.

17 mars 2010: le diable

J’ai revu Ralph. Je me rappelle évidemment de lui, mais je ne pense par contre pas que c’était réciproque. Mais c’est normal, il voit tellement de gens passer… Il m’a donc reparlé de son espoir d’une vie meilleure, tout en disant qu’il ne souhaitait pas que même le diable ait ce qu’il a. Pourquoi? «Parce qu’il ne serait pas capable de supporter ce que je supporte»…

Ah oui! J’ai aussi appris que Ralph n’aimait ni la lecture ni le cinéma, mais qu’il adorait la nature, la  chasse et la pêche!

Et vous? Lui avez-vous déjà parlé?

janvier 2011: 3 fois en 3 jours

Par la force des choses, Ralph s’est retrouvé à quêter à la station de métro Côte-Vertu, par laquelle je passe souvent parce qu’elle n’est pas trop loin de chez moi. Trois jours de suite, je le vois donc en revenant du travail. «La vie n’est pas rose pour moi» me rappelle-t-il. Autre phrase à laquelle il est difficile de répondre.

Et pendant que nous parlions, le premier jour, trois policiers s’arrêtent pour nous expliquer que c’est mieux pour Ralph d’aller à la station Berri-UQAM, au centre-ville de Montréal. Pourquoi? Parce que les gens sont habitués et il y a moins de risque de plaintes. Parce que oui, il y a des gens qui se plaignent de sa simple présence. Que ce soit des usagers ou des employés du métro…

Ralph dit pourtant aimer cette station parce qu’il y trouve les gens «plus généreux, même s’ils sont moins aisés». «Quand ils te donnent, ils te donnent avec leur coeur.» Parlant de dons, il m’explique que parfois, pendant qu’il marche dans la rue, des gens s’arrêtent de leur voiture pour aller lui donner de l’argent. C’est quand même incroyable!

Mais en cette semaine de janvier, le froid se fait de plus en plus glaçant, et même à l’intérieur de la station, les courants d’air ne se font pas plaisants. C’est en lui serrant la main que j’ai constaté qu’outre la souffrance de son dos, c’est le froid qui est tout aussi envahissant. Il me dit aussi qu’il évite de mettre ses bottes d’hiver qui sont… trop lourdes et nuisent donc à la marche qui est déjà assez difficile ainsi.

Avant que je quitte lors de la première de ces trois rencontres successives, il me demande si je peux lui rendre un service. Je lui dis que ça dépend c’est quoi, et finalement, il voulait que je lui achète trois sacs de pain pita. C’est tout, je lui demande? Oui. Non! c’est sûr que vous voulez quelque chose d’autre; je ne sais pas, une sucrerie, quelque chose que vous aimez. Et après avoir réfléchi, il a demandé une poire! Je quitte donc pour quelques minutes avant de revenir avec  la marchandise, et même s’il insiste pour payer, je refuse en lui disant que c’est la moindre des choses et que j’ai de toute façon eu une bonne semaine de travail. (Aller chercher la nourriture préférée de quelqu’un qui quête de l’argent, ça me rappelle l’histoire de Terrence, «dans la fissure du système», à Vancouver…)

Mais trois sacs de pain pita pour une seule personne? «Oui! Ça se conserve très bien dans le congélateur.» Une seule personne parce qu’il m’explique qu’il n’a pas de famille ou de parenté à Montréal, ni même de vrais amis. Et parlant de nourriture, il m’explique que le patron de la chaîne de restaurants Amir n’arrête pas de l’inviter au restaurant sur Sainte-Catherine, mais qu’il ne veut pas le déranger..

Quand il était plus jeune, Ralph «réussissait tout ce qu’il faisait». Et il a beaucoup donné aux impôts. Il trouve donc que dans un sens, c’est à «son tour» de demander de l’aide à la société. En attendant, il peut tout de même servir de guide ou de sage à d’autres personnes dans le besoin. Il pense à ce jeune homme de 21 ans qu’il a vu quêter à ses côtés, et comme Ralph n’aimait pas ça, il lui a conseillé de faire certaines démarches pour se trouver un emploi, ce qu’il a finalement réussi à faire. Il y a aussi cet ingénieur qui lui parle de ces problèmes d’harcèlement au travail et ce médecin qui lui confie les problèmes que sa femme a à cause de son cancer du sein.

Malgré ses problèmes de santé, il est capable d’aider un peu les autres, à sa façon. Mais il tient quand même à dire que si on lui donnait un peu de santé, il «ferait l’impossible».

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  • Hannah

    :( that gave me tears….

  • dsds

    t fif

  • Cle de Sol

    :"( Merci Youssef we need to be more conscious of the people around us…

  • Pingback: journal - Écoutes du moment (09/11/09)

  • mysteryoussef

    intéressant quand ça vient de la part de quelqu'un d'anonyme :)

  • Léonard

    Ah oui, je le connais Ralph. Merci de nous partager son vécu.

  • Benoît

    Je l’ai souvent croisé, à Côte-Vertu, sans jamais m’arrêter. C’est drôle de voir à quel point on peut s’imaginer une histoire et finir par croire qu’elle est vraie. Dans le cas de Ralph, j’avais pas mal tout faux. Bref, j’aime bien ce genre d’initiative. Bravo Youssef.

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