Terrence, dans la fissure du système
Je l’avais vu la veille et il avait déjà attiré mon attention. Le lendemain, quand je l’ai recroisé à l’angle des rues Georgia et Howe, au beau milieu du centre-ville de Vancouver, j’ai décidé de lui donner un peu d’argent.
Debout, le dos courbé, il ne faisait pas seulement quêter. Il suppliait plutôt ces milliers de touristes venus de partout dans le monde pour la période des Jeux olympiques.
Je lui ai donc donné 1 $ et nous avons commencé à parler.
L’autre, c’est nous
Simplement vêtu, avec des souliers trop petits pour lui, ce monsieur est installé au coin de deux rues extrêmement achalandées, à la porte d’une succursale d’une grande banque. Ses vêtements encore humides à cause de la pluie de la veille, il quêtait au coin de la rue de 6 h du matin jusqu’à 23 heures pour un très maigre 21 $. Ou si vous préférez, 1,25 e$ de l’heure.
«Pourquoi est-ce que vous pensez que les gens ne vous donnent rien, même s’ils sont aussi nombreux à passer?»
Et il me répond alors le plus sereinement du monde, et un peu mélancoliquement : «Je pense que c’est parce que les gens se disent que les autres donnent déjà de l’argent.»
2 crèmes, 5 sucres et 4 mois
Un collègue de travail et moi allons lui chercher un café et des petits gâteaux; 2 crèmes et 5 sucres pour le café et aux bleuets et aux carottes pour les deux gâteaux, ses sortes préférées.
Impossible ici de vous décrire sa réaction lorsqu’il nous a vus aller les chercher pour lui. Joie, remerciements à Dieu, grâce. Nous étions pour lui des anges venus du ciel, chuchotait-t-il. Une joie extrêmement touchante. L’homme dans la quarantaine est dans la rue depuis quatre mois. Il travaillait à l’époque comme gérant dans un hôtel, mais lorsque des histoires de drogues ont commencé à se produire sous son nez et qu’il ne voulait pas les cautionner en les laissant passer, il a quitté son emploi par crainte de représailles.
Il faut dire que les dealers avaient des armes à feu. Le problème? N’étant pas renvoyé par son patron, il n’a pas eu droit à ses six semaines d’assurance emploi. Il s’est donc rapidement ramassé non seulement sans emploi et sans revenus, mais sans logement. Pour obtenir de l’aide sociale, on lui a demandé de d’abord passer par cette même assurance emploi. Par contre, n’ayant pas de logement, il ne pouvait faire cette demande là. Pris au piège, il s’est retrouvé à la rue, avec comme seuls effets personnels tout ce qui se trouvait dans sa valise, qu’il traîne avec lui. Le soir, il accumule ses dollars pour aller dormir dans une petite auberge, avant de recommencer le même manège le lendemain. «Il y a des craques dans le système qui devraient être réparées…» lance-t-il. Avec ses dents tristement pourries , l’homme qui a aussi mal au dos insiste pour dire que les sans-abris ne sont pas tous des junkies ou des criminels. Heureusement pour lui, une avocate du coin a décidé de l’aider. Elle lui offre donc gratuitement ses services.
Terrence compte bientôt sortir de la rue et recommencer une vie «normale».
Une chose dont il est sûr? «Plus jamais j’ignorerai quelqu’un dans la rue.»
-Youssef Shoufan-
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